Fête de l'internet 1998

Mars 1998

Linux, Emacs, Apache, Perl, Samba, Gimp, les outils GNU : ces logiciels qui commencent à être utilisés dans le monde de l'entreprise, qui deviennent presque un sujet à la mode dans la presse, sont juste les plus beaux spécimens d'une grande famille : celle des logiciels libres.

Appliquer le concept de liberté à un logiciel peut paraître étrange.

Rappelons donc quels principes fondamentaux ces logiciels respectent pour qu'on les qualifie ainsi de « libres » :

Les logiciels libres ont un certain succès : ils sont déjà très largement utilisés. On parle de millions d'utilisateurs pour les plus connus. S'ils se sont si vite répandus, sans appui publicitaire, et sans véritable soutien marketing, c'est d'abord parce qu'ils sont d'une grande qualité technique : leur fiabilité est rarement égalée.

Le fait que des logiciels développés coopérativement sur Internet dans une apparente anarchie par une nébuleuse de personnes puissent être fiables, est à première vue, un paradoxe.

On compare souvent les brins d'ADN à un programme informatique. J'ai choisi d'expliquer le paradoxe entre la réussite de l'informatique libre et son modèle de développement, en inversant et en prolongeant cette analogie.

Si l'on considère qu'un programme informatique, c'est-à-dire le code source du logiciel, est comme de l'ADN, qu'il définit une espèce et donc qu'un logiciel puisse être vu comme une instance de cette espèce artificielle, on peut entrevoir une explication de la supériorité et du formidable dynamisme du concept d'informatique libre.

Les logiciels libres peuvent se reproduire à l'infini. Les codes sources de ces copies sont modifiables : ainsi de nombreuses lignées naissent et se combinent au gré des volontés de milliers de programmeurs, donc globalement de manière non-déterministe. Et dans ce foisonnement, seules les meilleures versions, celles qui répondent le mieux aux besoins, finissent progressivement et naturellement par prendre le dessus.

Le mécanisme simple d'évolution a réussi à créer au niveau du vivant des êtres éminemment complexes. On peut donc comprendre qu'un mécanisme similaire appliqué accidentellement à l'informatique ait pu créer avec tant de succès ces choses de plus en plus complexes que sont les logiciels.

La force de l'informatique libre est à la fois quantitative et qualitative. Quantitative, parce qu'aucune entreprise ne pourra jamais rassembler autant de programmeurs que ceux des projets libres qui naissent sur Internet. Qualitative, parce que son modèle de développement fait mentir le célèbre principe « ajouter toujours plus de talents à un projet informatique ne le fait pas avancer plus vite ».

Les principes fondamentaux définissant la liberté d'un logiciel pouvaient paraître arbitraires. Mais on peut les comprendre comme étant les conditions minimales pour qu'un logiciel participe à ce processus mondial d'évolution et de sélection naturelle qu'est l'informatique libre.

La rapidité d'évolution de l'informatique libre s'accroît sans cesse, catalysée par Internet. La masse critique rendant inéluctable ce mouvement a certainement été dépassée. C'est la raison essentielle qui doit conduire les entreprises à s'intéresser aux logiciels libres.

Elles pourront alors constater que le modèle de développement de l'informatique libre est bénéfique, qu'il entraîne :

Les logiciels libres ne concurrencent pas les fournisseurs informatiques. Leurs principes réorientent ceux-ci vers des activités de services et d'intégration. Des marchés qui sont porteurs d'emplois nouveaux et où une véritable concurrence peut s'exercer... contrairement au marché de l'édition de logiciel propriétaire.

L'informatique libre est simplement... une révolution.